Voyage au coeur du refoulé

Quatre artistes d’exception à l’Hôtel de Viviès

Vue de l'exposition "Aux petites filles modèles", 2009, détails, photo Phoebé Meyer

Vue de l'exposition "Aux petites filles modèles", 2009, détails, photo Phoebé Meyer

Suite à l’invitation de Christian Bernard, directeur du MAMCO à Genève et, pour la deuxième année consécutive, commissaire d’exposition du Printemps de Septembre, Béatrice Cussol, Sylvie Auvray, Fleur Noguera et Cathryn Boch ont accepté d’investir les murs de l’Hôtel de Viviès à Castres et, ce faisant, de croiser leur esthétique singulière pour le centre d’art Le LAIT.

Les Petites Filles Modèles de la Comtesse de Ségur et, plus exactement, Camille et Madeleine de Malaret, ses petites-filles inhumées à Verfeil, entre Toulouse et Lavaur, constituent les éléments clés d’un thème à partir duquel ces quatre artistes ont, non sans malice et effronterie, développé leur inspiration picturale. Entre sol, murs et plafonds, au gré d’une vertigineuse combinaison de figures anthropomorphes, de lettres d’encre, de traces apparentes ou recouvertes, de corps étranges et de paysages épurés, une fresque éphémère se déploie qui, loin d’être l’illustration d’une éducation littéraire un tantinet surannée, multiplie les motifs dévoyés d’un conte dont chaque visiteur peut tisser la trame.

Vue de la première salle de l'exposition, détails, 2009, photo Phoébé Meyer

Vue de la première salle d'exposition, détails, 2009, photo Phoebé Meyer

Un imaginaire à ciel ouvert

L’exposition “Aux petites filles modèles”, qui a été inaugurée le 27 septembre et se poursuit jusqu’au 18 décembre inclus, relève du défi, quelle qu’il soit, plastique, culturel ou humain. Comment quatre femmes, qui ne s’étaient, pour certaines, jamais rencontrées avant, ont-elles pu de concert, sans courir le risque de trahir l’originalité de leur geste artistique, donner corps à cette oeuvre homogène et ostensiblement hors cadre ? Des rapports souterrains peuvent-il unir l’art quasi graphique de Fleur Noguera, dont l’extrême précision du trait fait immanquablement songer à la déflagration poétique du haïku japonais, et l’art viscéral d’une Cathryn Boch hantée par l’obsédante question du désir de l’Autre ? Les corps féminins, dissymétriques et outrageusement bisexués, de Béatrice Cussol qui se joue volontiers des genres et de l’arsenal des clichés dont regorge l’imaginaire des jeunes filles, peuvent-ils s’acoquiner avec l’espiègle et non moins inquiétant bestiaire de Sylvie Auvray ? Une fois franchit le seuil de la première salle d’exposition, après d’acrobatiques détours, force est de constater que la barrière du refoulement des petites filles modèles a dûment été levée et que, sur l’écran noir de leurs fantasmes, des nôtres peut-être, essaiment des formes qui, ensemble, parlent ce « langage des fleurs et des choses muettes » célébré par Charles Baudelaire.
Entre « je » de cache cache et jeux interdits

Détail de l'exposition, 2009, Cathryn Boch, photo Phoebé Meyer

Détail de l'exposition, 2009, Cathryn Boch, photo Phoebé Meyer

L’art est travaillé par la présence spectrale du corps de l’Autre, par l’absence à l’Autre de notre corps propre, comme un vers l’est par le rythme, une pomme par le ver. Au détour des quatre salles de l’Hôtel de Viviès, de petites énigmes sinuent, creusent leur sillon, se recoupent. Qui est qui ? Qui a fait quoi ? Créant, l’artiste se sépare-t-elle d’une part infime d’elle-même pour en faire don ? L’acte de créer est-il sexuel, érotique ? Moi-même, ne suis-je qu’un spectateur attentiste ou bien suis-je en mesure d’habiter mentalement, soit les espaces désertés de Fleur Noguera, soit les corps hypertrophiés de Béatrice Cussol ? En quoi, un repentir de Sylvie Auvray sous lequel certains détails s’offrent et se refusent, sur lequel des petites bêtes superposées partagent la même figure, et un pan de mur entier de Catrhyn Boch qui, au terme d’amoureuses empoignades, a dû céder à l’émergence d’une allégorie tripartite du désir, peuvent-ils nous convoquer ? “Aux petites filles modèles” est le fruit d’une mystérieuse alchimie, celle-là même qui résulte du fait d’être l’un l’autre à côté, de créer avec.

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Commentaires

Bravo pour cette critique sensible, juste… un regard curieux qui est allé chercher ce qui pouvait bien se passer dans nos p’tites têtes…mille baisers à Jérome.

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